Petite nature - Film (2022)

Petite nature - Film (2022)

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Johnny a dix ans. Mais à son âge, il ne s’intéresse qu’aux histoires des adultes. Dans sa cité HLM en Lorraine, il observe avec curiosité la vie sentimentale agitée de sa jeune mère. Cette année, il intègre la classe de Monsieur Adamski, un jeune titulaire qui croit en lui et avec lequel il pousse la porte d’un nouveau monde.

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Avec sa bouille d’angelot à la longue chevelure blonde, ses yeux bleus, sa dégaine gracile, Johnny, 10 ans, n’est pas exactement un garçon comme les autres. Du moins pas dans le milieu où il grandit, une cité populaire de Forbach (Moselle), où le modèle prolétaire est plutôt à l’endurcissement, pour mieux résister aux mauvais traitements économiques et sociaux qui pleuvent sur cet espace. Sa mère, serveuse dans un bar-tabac, qui élève seule ses trois enfants, l’exhorte à s’endurcir pour qu’il ne se laisse pas chahuter par les autres gamins de la cité. Un seul ne pousse pas Johnny dans cette voie M. Adamski (Antoine Reinartz), le nouveau professeur qui vient d’arriver dans sa classe, subtil et charismatique, enfourchant une moto rutilante une fois les cours terminés. L’enfant, tout sauf indifférent, devient son « chouchou », et commence même à éprouver envers lui un sentiment spécial, quelque chose comme une attirance. Pourquoi pas du désir – le mot est lâché. Il est difficile d’aborder le premier long-métrage en solo de Samuel Theis, sans voir se profiler en lui un « sujet de société » massif sur les amours prohibées. Mais il n’en est rien, car Petite Nature évite, non sans une certaine grâce, tous les écueils tendus par son argument potentiellement scabreux. Sa réussite tient d’abord au fait que cette question du désir enfantin n’est pas traité sous un angle sensationnel, mais ramenée à un paysage plus large celui de l’éveil des sens, du bouleversement total que peut constituer le fait d’apprendre, propice à toutes les confusions. Surtout Samuel Theis n’oublie jamais de filmer ce cataclysme à hauteur d’enfant, c’est à dire, aussi, comme l’histoire d’un amour impossible, d’un affect vécu en solitaire, car piégé dans un corps immature, sans pouvoir être ni formulé ni communiqué. Ainsi le film n’est pas sans abriter une part de mélodrame qui achève de le rendre émouvant. Tout amour déçu suppose une erreur d’interprétation, et c’est précisément cela que raconte Petite nature le drame du malentendu. Ainsi en va-t-il par exemple, de la poésie que Johnny récite à son professeur en s’aidant d’une petite chorégraphie le maître n’y voit qu’un exercice banal accompli avec originalité, quand l’enfant y loge toute une déclaration amoureuse. Ce que Johnny prend pour de l’affection n’est jamais que le regard « social » que M. Adamski pose sur lui, en qui il repère un élève doué, mais surtout un cas un gosse des cités battu par sa mère, et donc un enfant à sauver sa condition. Ce pourquoi il l’accueille parfois chez lui, lui présente sa compagne, Nora (Izïa Higelin), l’emmène avec eux visiter le centre Pompidou-Metz. Démarche charitable qui pour Johnny, est, en revanche, une façon de se rapprocher de celui qu’il aime, en attendant illusoirement, le moment décisif. Et si le malentendu finit par éclater, c’est parce que chacun, du maître et de l’élève, a projeté sur l’autre un fantasme qui ne lui correspondait pas. Cette sarabande d’élans et de regards mal compris est exécutée par de petites touches, selon les termes d’un naturalisme sensible qui accompagne chez Johnny la montée d’un aveu pulsionnel, d’un geste de trop, irréparable, qui va compromettre toute la situation. Parce qu’il faut bien que l’amour soit dit, au risque de tout détruire. Petite nature progresse ainsi par moments de vérité (les scènes pourraient parfois se risquer à être plus longues), prolongeant la négociation féconde qu’une certaine fiction française entretient avec la réalité du champ social. L’impressionnant Aliocha Reinert, qui confère au personnage de Johnny une finesse et une complexité époustouflantes, permet au film de mettre au jour quelque chose d’obscur et rarement abordé, concernant la relation d’enseignement, à savoir les transferts à l’oeuvre au sein de celle-ci. L’acquisition d’un savoir même ardue, ne va pas toujours sans déclencher une forme d’amour, voire de projection libidinale, la plupart du temps sublimée, vers cette personne qui en assure la transmission avec sa voix, son corps et son charme particuliers, et qu’on appelle « professeur ». Se prendre de passion pour une matière est, ainsi, rarement un fait dépersonnalisé il faut bien que la passion en passe par quelqu’un. Et apprendre signifie bien souvent aimer, quand bien même cet amour devrait rester sans objet. (8/10)